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LES ARGUMENTS DE DJENNE AU SUJET
DU PROJET SEUIL DE TALO


      I. Rappel Introductif

Le cercle de Djenné occupe 4.500km2 au coeur de la dépression du delta central et au confluent du Bani-Niger. Sa population est d'environ 145.000 habitants organisés en 187 villages.

Depuis la nuit des temps, environ 80% du cercle sont inondables de juillet à mars à la faveur de la crue annuelle du Bani et du Niger. Ainsi à Djenné plus de 500.000 ha étaient consacrés à la riziculture, au pastoralisme et à la pêche grâce aux immenses "bourgoutières" du Mourari, du Yoghari, du Manghari, du Fakala, du Pondori, du Djennerie, etc., et qui constituent de nos jours de janvier à juin le support pastoral des grands troupeaux des cercles de Djenné, Tenenkou, Mopti, Bankass, Koro, Bandiagara, Douentza, Youwarou, San, Macina, Tominian, Niafunké, Goundam et Diré.

En résumé: A Djenné les crues du Bani et du Niger conditionnent la vie, l'environnement, l'économie, la culture du terroir et de nos communautés.

Cependant depuis l'avènement de la sécheresse endémique et de la construction du barrage de Sélingué, Djenné à l'instar de l'ensemble de la région de Mopti a connu une dégradation considérable des niveaux de crue, des activités économiques, de l'environnement et de la qualité de vie au point de menacer l'existence de l'homme.

      II. Les projets d'aménagement du Bani

C'est pour toutes ces raisons que le Gouvernement du Mali avait initié en 1976 le Projet de Seuil de Djenné sur le Bani dont les études ont été réalisées en 1984 par le MDR, la SEDES et la Coopération Française. Ce projet vise d'une part la sécurisation des casiers ORM de Konio, Bougoula, Sarantomo, San -Sofara- Hamdallaye, Torokoro -Kouna, Sofouroulaye- Mopti Sud pour 20.000 ha environ. De plus le Projet Seuil de Djenné comporte un volet électricité rurale.

Le Gouvernement du Mali a également initié en 1985 un Projet Seuil de Talo au stade d'études préliminaires réalisées par le GR.

A la conférence nationale de mai 91 de même lors de la visite du Président Alpha Oumar KONARE en 1997, les populations de Djenné ont crié leur détresse et sollicité une attention particulière des autorités pour la sécurisation des crues de nos vallées. En avril 1998 le MDRE en visite dans la région du Mopti a reçu à Djenné les mêmes doléances et c'est ainsi qu'il informa les populations de la nécéssité de réorienter et réadapter leurs activités économiques du fait de la réalisation imminente du Seuil de Talo. Sur le champ le Ministre a enregistré de la part des populations de Djenné conviées à cette réunion une réaction instantanée, naturelle et violente contre ce projet qui isolément réalisé et dans la précipitation aura de graves conséquences sur leur sécurité de vie.

      III. Les arguments du cercle de Djenné sont:

            1. Au plan de la nature, de la tradition et du droit coutumier:

Le Bani est un don de dieu, un bien naturel commun à toutes les populations riveraines. Le code domaniale plus récent l'intègre au domaine fluvial publique de l'Etat. Dans les deux cas une concertation et une décision consensuelle sont nécéssaires pour toutes modification par l'homme de la répartition des avantages du fleuve au profit d'un terroir donné. Dans les conditions normales de planification et de mise en oeuvre du développement du patrimoine national, la valorisation des eaux et des vallées du Bani par l'Etat doit ressortir d'un schéma général d'aménagement du Bani et qui auraient déterminé les options et les priorités en fonction de l'intérêt général du Mali. Contrairement à ces principes élémentaires mais sacro-saints Djenné et la région de Mopti n'ont pas été concerté par les promoteurs et le bailleurs de fonds du Projet Talo qu'après décision du Conseil des Ministres et adoption du Projet par l'Assemblée Nationale. C'est dire que les enquêtes socio-économiques si elles ont été faites, ont volontairement ignoré les riverains en aval.

            2. Les objectifs de Talo

Vu sous cet aspect de l'intérêt national et de ses priorités objectives Djenné ne doute pas un instant que le projet Talo aura un impact économique local et national.

En effet les objectifs prévisionnels optimalisés de 24.000 ha de riziculture et de pisciculture permettront au grand maximum une production prévisionnelle de 15.000T de paddy par an soit dans la meilleure hypothèse 9.000 T de riz dont 5.000 T commercialisables hors des zones de production.

La culture maraîchère et la pisciculture envisagées auront également un impact positif sur le niveau nutritionnel local du cercle de Bla.

La zone du projet est spécialisée en policulture sèche et bénéficie du programme Mali Sud de la CMDT. Cette zone ne connait pas de déficit céréalier. Cependant force est de reconnaître que les populations bénéficiaires de Talo ne sont ni riziculteurs, ni grands éleveurs moins encore pêcheurs par tradition.

Dès lors il est aisé de constater que le projet Talo ne consiste pas à améliorer et développer des filières de productions déjà existantes, mais de créer de nouvelles activités économiques en concurrence à d'autres terroirs plus fragiles et au calendrier agricole local.

          3. Les contraintes techniques et socio-économiques

                  A. Au plan technique

Les documents d'études techniques de l'avant projet du seuil de Talo affirment que "la réalisation de ce barrage aura pour conséquence une modification du régime général de crue du fleuve Bani. Ainsi, il est dit dans l'avant projet du seuil de Talo qu'une des conséquences est la diminution du niveau du fleuve en aval du barrage de 30cm toute chose induisant une perte de 600 à 900 ha de cultures irriguées par rapport à ce que l'on pourrait y faire s'il n'y avait pas l'ouvrage de Talo". Or ce calcul n'est effectué que sur 4.000 ha en zone encadrée par l'Office Riz Mopti (ORM) et ne tient pas compte ni des autres casiers de l'ORM situés sur le Bani ni des plaines hors-zone d'encadrement ORM des arrondissements de Mougna, Djenné central, Sofara, Konio, Kouakourou, Soye et Taga soit une superficie estimée à 131.000 ha. En tenant compte de ces dernières et sur la base des mêmes proportions de diminution (22.5%) ce qui relève d'ailleurs d'un grand optimisme, les superficies totales naguère irriguées et perdues du fait du périmètre de Talo se chiffrent à 30.400 ha.

Nous affirmons haut et fort que le Projet Talo contrairement à la présentation qu'en font les promoteurs, n'est pas un système d'irrigation à la maîtrise totale mais un système de submersion contrôlée comparable aux casiers de Dioro. La submersion contrôlée est une technique d'aménagement disqualifiée. Elle a englouti des centaines de milliards de francs. Mais au résultat, on constate malheureusement qu'à peine 15 à 20% des superficies ainsi aménagées en zone OHVN " ORS - ORM - Niafunké - Ex Action Riz Sorgho de Gao sont annuellement inondés et productifs.

Il n'est pas superflu de signaler que le montage du financement du seuil de Talo est un détournement acrobatique de fonds à des fins inavoués et qui n'honore ni le département maître de l'oeuvre ni le Mali. En effet, la destination première des fonds de coopération ainsi détournés correspond mieux aux besoins prioritaires de développement du Mali et [que?] de la sous région.

Au delà de la dégradation du niveau des crues du Bani, les vallées des cercles de San, Djenné et Mopti connaîtront inévitablement un retard considérable de crue. Ce décalage du niveau et de la période optimale de la crue va compromettre en ce qui concerne le cercle de Djenné environ 50.000 ha de riziculture et plus de 250.000 ha de bourgoutières et pêcherie dans les vallées citées plus haut. En conséquence les troupeaux de Djenné, Tenenko, Mopti, Bankass, Koro, Bandiagara et Douentza ne retrouveront plus leurs pâturages de séjour (janvier à juin) avec toutes les conséquences que cela comporte au plan économique, social, culturel et environnemental.

Même les quelques îlots exondés de la zone habituellement réservée aux cultures sèches s'en trouveraient affectés du fait de la baisse qu'engendrerait la diminution subséquente du niveau de la nappe phréatique.

Djenné saisit cette occasion pour rappeler que la crue du Bani a un impact considérable de plus de 30% sur le remplissage du lac Débo en août-septembre. Ce remplissage détermine à son tour l'efficacité de la crue du Niger dans la boucle du Niger régions de Tombouctou - Goa et au delà.

Il convient de rappeler par ailleurs que tout projet d'aménagement du Bani qui ne privilégie pas le système de dérivation en circuit continu avec le fleuve portera préjudice aux autres riverains. Dans cette perspective, le seuil de Djenné intègre le respect du circuit continu des prélèvements et n'a aucune incidence négative grave sur l'amont et l'aval.

                  B. Au plan socio-culturel

La pastoralisme entre le bourgou et les salines du nord, de même que la riziculture et la pêche constituent depuis des siècles un mode de vie de nos communautés.

La ville de Djenné classée patrimoine mondial ne l'a été que par sa culture, son architecture, son environnement et les activité qui s'y déroulent depuis des siècles (on se rappellera que la ville de Djenné - Djeno fleurissait 200 ans avant Jésus Christ autour des mêmes activités au rythme des crues fluviales), la disparition de ces dernières est une menace à notre culture et aux efforts actuellement entrepris pour restaurer une civilisation multiséculaire largement entamée par les dégradations du cadre naturel de vie ces dernières années.

Le complexe argile -limon - matière organique apporté par les crues est un matériel de construction et un fertilisant qui caractérisent notre architecture et l'économie de notre riziculture.

                  C. Au plan économique

Le Seuil de Talo a un coût d'aménagement de plus de 1.000.000 de francs par hectare. Au delà du luxe, il est synonyme de la disparition à terme des immenses "bourgoutières" ayant toujours servi de pâturages en période de soudure (janvier - juin) pour les centaines de milliers de têtes de bétail que les troupeaux des cercles de Macina, San, Djenné, Tominian, Mopti, Koro, Bankass, Bandiagara. Il y a là le risque d'un autre exode: celui de tout ce cheptel devant migrer ailleurs à la recherche de nouveaux pâturages avec son corollaire de conflits avec les accueillants des régions voire des états hôtes.

En terme de terres rizicoles dans le bassin du Bani, ce projet en tant que tel se résume ainsi: l'Etat malien va investir près de 30 milliards pour mettre en valeur 24.000 ha dans la zone du moyen Bani et pour perdre plus de 50.000 ha en aval du barrage soit une perte sèche de 26.000 ha plus l'investissement consenti et les autres secteurs économiques non chiffrées.

Parmi ces dernières on notera au passage la chute drastique de la production poissonnière de cette partie du delta et le départ vers des cieux plus cléments des bras valides (puisque le barrage ne peut utiliser que 5.400 exploitants au maximum selon ses propres concepteurs) avec là aussi des conséquences incalculables sur l'ensemble des activités économiques des secteurs primaires, secondaires et tertiaires.

IV. CONCLUSION

Djenné ne veut pas de mesures d'accompagnement moins encore sous forme de périmètre irrigué par pompage car ceux réalisés à grands frais dans les régions de Kayes, Koulikoro, Ségou, Mopti, Tombouctou et Gao ont tous échoué à cause du coût de production trois fois plus élevé que les prix aux producteurs.

Nous affirmons aussi que si les autorités maliennes ne sont pas à ce stade en mesure de sécuriser nos systèmes de crue du delta, alors nous préférons la situation actuelle sans aménagementet sans perturbation artificielle et criminelle.

En résumé l'investissement de Talo avec les conséquences ci-dessus énumérées réduira l'efficacité des énormes investissements déjà consentis par les bailleurs de fonds de l'ORM et constitue une menace grave pour l'environnement, l'économie et la vie du cercle de Djenné.

Aussi à l'heure de la décentralisation et de la démocratie, nous pensons que tout projet d'aménagement doit se placer dans le cadre d'un schéma global d'aménagement de l'ensemble du bassin concerné, schéma qui aurait déterminé les options et les priorités en fonction de l'intérêt national du Mali après de larges concertations et un accord consensuel de l'ensemble des populations interessées. Or tel n'a pas été le cas ici, Djenné n'ayant été informée qu'après adoption par l'Assemblée Nationale de l'accord de crédit au mépris des procédures élémentaires en la matière.

C'est pour toutes ces raisons que les populations de Djenné protestent contre la réalisation précipitée du seuil de Talo. Elles sollicitent l'intervention des autorités compétentes et du bailleur de fonds pour le réexamen du projet Talo dans le cadre d'un Schéma d'Aménagement Général des Vallées du Bani assorti d'une étude socio-économique crédible.



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