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Analyse du projet de barrage de Talo
et de ses conséquences prévisibles
sur les systèmes de production ruraux du Djenneri
par François Gallier5
Le projet de construction du barrage de Talo sur le Bani en amont du delta du Niger est très controversé. Ce projet
déjà ancien6 prévoit, à terme, l'aménagement de 20.316 ha dont 16.030 ha pour la riziculture, la submersion
contrôlée étant assurée par le barrage. Ce dernier doit permettre de relever le niveau des eaux à la cote de 274,35 m
sur le site d'un seuil latéritique. En condition décennale sèche7, cela aura pour effet de relever le plan d'eau de plus de
6 mètres à Talo et de 2,84 mètres à Douna (80 km en amont du barrage). A cette cote, le réservoir aurait un volume
de 175 millions de m3 et une superficie de 29 millions de m2 (Agrer1997).
L'adoption de ce projet a déclenché le mécontentement d'une partie des populations locales, surtout celles situées à
l'aval des aménagements, c'est à dire celles qui n'en bénéficieront pas mais qui subiront les conséquences des
transformations hydrologiques du Bani. C'est au-delà de San et jusqu'à Mopti que les inquiétudes sont les plus fortes ;
les ressortissants de Djenné, en particulier, ont réussi à alerter l'opinion8. Ainsi, l'association des ressortissants de
Djenné à Bamako a exprimé ses inquiétudes dans une lettre adressée au Président de la République du Mali, lettre intitulée " Les arguments de Djenné au sujet du barrage de Talo " et datée du 28 octobre 1998.
Les principales inquiétudes sont liées à :
- La baisse du niveau des eaux en période de crue et donc la perte de surfaces inondables.
- Le retard de la crue.
- La baisse de la qualité des eaux, de leur teneur en sédiments.
- Mais aussi aux répercussions économiques et sociales, dont, en fin de compte l'intérêt économique est
profondément remis en cause.
Néanmoins, les opposants comme les défenseurs de ce barrage semblent manquer d'études complètes et fiables. En
particulier, pour ce qui est des impacts sur l'aval, il faut déplorer un manque d'estimations chiffrées cohérentes et
concordantes qui permettraient des débats plus constructifs mais aussi plus critiques pour prendre des décisions en
pleine connaissance de cause... Il y a donc là un manque d'informations vraies que, avec les moyens qui m'étaient
impartis dans le cadre d'un stage de DEA, j'ai tenté de combler. Deux objectifs principaux ont été retenus :
- Situer le projet dans son contexte et, par une analyse critique des documents existants, parvenir à un avis
argumenté sur la qualité de la préparation du projet.
- Par l'exploitation des différentes informations existantes et par la réalisation d'une simulation cartographique des
transformations prévisibles d'une zone inondée choisie pour exemple, tenter de prévoir quels pourraient être les
impacts hydrologiques du barrage de Talo et leurs répercussions sur les systèmes de production de l'aval.
Contexte et analyse critique
La présentation du contexte géographique, climatique mais aussi conceptuel semble indispensable à la bonne
appréhension du
problème. Les impacts seront ressentis dans la partie méridionale de la zone inondable du Delta intérieur du Niger. Les
richesses, mais aussi la fragilité de ces milieux deltaïques ont déjà été démontrées. La variabilité et l'imprévisibilité des
pluies et des crues déterminent l'abondance et la répartition des ressources naturelles et, de fait, les conditions de vie
des populations, restées essentiellement rurales et agraires. Cela explique combien les producteurs (riziculteurs,
éleveurs et pêcheurs) dépendent de la bonne qualité des crues concomitantes du Niger et du Bani, et sont donc
particulièrement sensibles et inquiétées par ce barrage qui les menace.

Ces inquiétudes semblent légitimes au regard de l'expérience internationale. En effet sur le plan international, la
politique de construction des barrages est de plus en plus critiquée. Sociétés civiles, scientifiques et experts mettent en
cause leur rentabilité économique et leur intérêt en démontrant les impacts négatifs qu'ils peuvent induire. Leur
capacité à participer d'un " développement durable " est finalement très discutée. Aussi semble-t-il indispensable pour
ce projet de barrage de prendre toutes les précautions nécessaires et de s'assurer que les impacts néfastes ne seront
pas supérieurs aux avantages escomptés.
Dans le cas spécifique du barrage de Talo, la réflexion sur son intérêt et ses dangers devrait intégrer les complexes
problématiques de développement du système delta?ue, la diversité des milieux, la variabilité des ressources, les
difficultés qui résultent de la cohabitation des riziculteurs, des éleveurs et des pêcheurs. Les études de préparation présentent-elles ces qualités ?
L'analyse critique des documents de préparation9 a révélé de très importantes lacunes:
- Les transformations hydrologiques du barrage ne sont pas considérées comme significatives et donc les impacts sur l'aval sont jugés négligeables. Mais, de ce fait, l'échelle (ou l'étendue) des études qui ont été conduites est
tout à fait inadaptée : les influences du projet sur le delta du Niger ont été systématiquement ignorées. L'effort nécessaire pour prévoir les transformations hydrologiques prévisibles à l'aval et leurs conséquences sur les
milieux et les systèmes de production dont dépendent les économies et les sociétés n'a pas été fait, sans qu'on puisse comprendre pourquoi.
- La faiblesse de la concertation, dénoncée par les citoyens, a été reconnue par la mission de la direction nationale du contrôle des pollutions et des nuisances (DNACPN 2001).
- La non prise en compte de certains impacts négatifs, associée à une vision au contraire toujours optimiste des
résultats espérés nous oblige à mettre en cause la conclusion selon laquelle ce projet apporterait le succès
économique et social, et à plaider pour une véritable analyse " avantages/coûts ".
- Le fait que seul le financement de la première phase des travaux ait été acquis, et le risque que le reste des travaux d'aménagement (deuxième phase) ne soit jamais financé (ou ne le soit qu'après des délais considérables) menace clairement la réussite du programme. En effet, en l'absence de la seconde phase, les investissements devraient être rentabilisés par les surfaces aménagées en première phase, soit 7 850 hasubmersion contrôlée dont seulement 4 750 ha de riz 11.
- Plus généralement, toute réflexion de fond fait défaut
dans ce projet : aucune référence aux dangers connus des barrages, à l'évolution
récente du contexte climatique, aux concepts de " développement
durable ", aux expériences acquises sur le développement du delta
du Niger, et aux déboires accumulés en matière d'aménagements
hydro-agricoles...
En conséquences, des études complémentaires basées sur la prévision des transformations hydrologiques semblent
tout à fait nécessaires. Elles devraient permettre d'en corriger les principales lacunes pour permettre un meilleur débat, et la prise
de décisions plus adaptées pour favoriser un développement économique et social respectant l'environnement. Ces études complémentaires exigeront la collecte de nouvelles informations de base (topographiques, hydrologiques, foncières...) et la mobilisation d'une équipe pluridisciplinaire.
Néanmoins nous avons ici avec nos moyens et compétences tenté de prévoir quelles seraient les transformations hydrologiques et leurs conséquences.
Prévision des transformations hydrologiques des milieux
En traitant des informations hydrologiques spécifiques au montage du projet12 et en les rattachant aux connaissances que l'on a de l'hydrologie du Bani13, nous avons pu parvenir à une prévision des principales transformations hydrologiques que le projet entraînera. En voici les résultats essentiels :
- Les pertes hydrologiques occasionnées par le barrage (plus de 90 millions de m3 par décade en septembre, selon Agrer 1997) induira une baisse conséquente des volumes disponibles à l'aval.
- Il en résultera une baisse des niveaux de l'eau à l'aval. On prévoit, d'après le report sur la courbe de tarage à Bénéni-Kégny, une baisse de 20 à 45 cm en conditions de crues respectivement bonnes ou mauvaises (comme celles des années
1994 et 1993, choisies pour représenter ces situations dans notre travail).
- La phase de remplissage de la retenue (pendant laquelle l'eau ne parvient à l'aval que par un ouvrage vanné limité à 10m3/s) retardera l'arrivée de la crue de 10 à 20 jours.
- Au moment où, le barrage étant rempli, l'eau passe par dessus, l'arrivée de la crue sera plus brutale. On peut craindre une montée des eaux de 5 à 7 cm par jour avec un pic de l'ordre de 10 cm par jour au début de l'arrivée des " nouvelles eaux ".
- La décrue, au contraire de la crue, n'est pas retardée, et donc la durée de la submersion se trouve réduite de 10 à 20 jours.
- Le dépôt des matières solides dans la retenue, inévitable, fait craindre une baisse des apports fertilisants à l'aval, et l'augmentation de phénomènes d'érosion pourraient enfoncer le lit du fleuve (chenalisation) et réduire encore les cotes maximales atteintes par les crues. Le débordement, si attendu, si nécessaire, pourrait être limité.
- Enfin le maintien d'un débit d'étiage compris entre 5 et 10 m3/s ne peut concerner que le lit mineur et il reste à savoir ce qui restera de ce débit une fois retranché l'évaporation et les infiltrations après une centaine de kilomètres...
Prévision des transformations hydrographiques
Par l'utilisation d'un Système d'Information Géographique (ArcView), nous avons pu réaliser une simulation cartographique sur la réduction des surfaces inondées qui aurait résulté de la construction du barrage dans les conditions de crues de 1993, 1994, 1995 qui sont jugées comme étant respectivement de mauvaises, bonnes ou moyennes crues. A ces années nous avons ajouté une simulation pour la saison 2000 afin de recueillir auprès des producteurs, des souvenirs récents et précis. Nous avions pour base un fond topographique au 1/5 000ème d'une partie du casier de Bougoula obtenu à l'Office Riz Mopti (ORM)14. L'équidistance des courbes de niveau est de 0,25 mètres et permet une précision satisfaisante. Nous y avons intégré des données hydrologiques de l'ORM et de la Direction Nationale de l'Hydraulique (DNH), desquelles nous avons retranché les pertes et les hauteurs prévisibles du fait du barrage. Nous avons ainsi obtenu une série de cartes d'inondation pour différentes années, avec la situation naturelle et la situation à laquelle il faut s'attendre avec le barrage de Talo. Le logiciel fournit les surfaces en eau.
Pour exemple on peut se reporter à la carte de simulation de l'inondation en 1995, extraite du mémoire et jointe après. La carte de gauche représente l'inondation qui a dû se produire dans cette partie du casier de Bougoula en 1995 en fonction des données hydrologiques relevées par l'ORM à l'entrée du casier. On attribue à chaque espace, en fonction de la hauteur des lames d'eau un certain potentiel agricole. La carte de droite représente l'inondation qui aurait dû se produire dans le cas o?le barrage de Talo aurait été construit selon l'estimation des transformations hydrologiques. En dessous, l'histogramme donne l'évolution des surfaces ainsi concernées par les différentes lames d'eau et les potentiels qui y sont associés. Ainsi, avec ArcView, on peut estimer les pertes que l'on devrait déplorer en terme de surfaces inondables et de potentiel agricole.
Voici les principales informations qu'on obtient par cette méthode à propos des surfaces inondées à différentes
profondeurs :
- La diminution des surfaces inondées par la crue est variable selon les années et les espaces considérés, mais elle est
proportionnellement d'autant plus importante que les crues sont plus médiocres.
- Il y a des seuils en-dessous desquels une faible baisse du niveau des eaux induit une très forte baisse des surfaces inondées. Ainsi l'évolution des surfaces inondées n'est pas linéaire et proportionnelle à la cote du plan d'eau.
- Si la baisse moyenne du niveau de la crue est de 30 cm, la réduction des surfaces inondées peut être (selon les lieux et les années considérés) de 20 à 90 % par rapport à la situation actuelle ! Pour la suite, nous retenons une perte moyenne de 22%, ce qui correspond à nos résultats les plus faibles, donc les plus optimistes. Or, même en retenant cette hypothèse faible, les surfaces ainsi perdues seraient très importantes et ne peuvent en aucun cas être négligées. Pour donner une idée : sur la surface de 53 060 ha sous influence du Bani avancés par le PMB15 on perdrait ainsi plus de 12 000 ha et sur la surface de 44 000 ha cultivée dans la seule plaine du Pondori en l'an 2000 (selon des relevés faits au GPS par Care Djenné) on perdrait environ 10 000 ha.

Prévision des répercussions de ces transformations hydrologiques
sur les systèmes de production ruraux.
Les productions agraires dans les zones inondables qui nous intéressent constituent un système de production très complexe. En effet, la cohabitation des activités de culture, de pêche et d'élevage, sur une mosaïue d'espaces et selon des rythmes saisonniers précis, dépend de facteurs divers (dont les pluies et les crues) et dont les liens de causes à effets ne sont pas linéaires. Nous devons donc raisonner en terme de système.
Déjà en conditions naturelles, les systèmes de production
deltaïues sont très dépendants des conditions pluviométriques et de l'intensité des crues. Il en résulte que les activités productives des zones inondables sont toujours aléatoires car tributaires d'éléments naturels variables et imprévisibles. L'homme tente de s'adapter, de composer avec ces éléments, de concilier les rythmes climatiques et hydrologiques avec les exigences biologiques des diverses productions. Mais, malgré leurs efforts, 1es producteurs restent toujours et largement à la merci des aléas. En effet, on peut bien chercher les variétés les mieux adaptées au milieu, tirer profit de l'expérience, diversifier les activités, se déplacer pour aller là où les ressources sont disponibles... mais, avec leurs moyens techniques et financiers, les producteurs restent impuissants devant les pluies trop faibles ou la mauvaise crue. De plus, comme pour compliquer encore les activités de production, il faut partager les ressources, assurer la cohabitation des exploitants, ce qui passe par la négociation des droits à l'exploitation des ressources, ainsi que par le respect de calendriers rigoureux. Du fait, non seulement la qualité et la quantité des productions sont aléatoires et exposées à de nombreux risques, mais aussi la " paix sociale " dépend du respect d'un système foncier complexe qui doit être adapté et renégocié en temps réel en fonction des conditions d'exploitation offertes par les différents milieux.
Aussi il faut craindre que les transformations hydrologiques que provoquerait
la construction du barrage de Talo16 n'entraînent
l'augmentation des risques qui menacent les productions, et la mise à l'épreuve
des systèmes fonciers déjà fragilisés. Voici, sommairement,
comment des principaux risques naturels pourraient êtres accrus par le
barrage de Talo :
- Sécheresse des cultures : les semis de riz doivent lever avec les pluies, mais lorsque les pluies diminuent en fin d'hivernage, il importe que les cruesviennent inonder les jeunes pousses pour permettre leur maturation. Or le retard de la crue occasionné par le remplissage de la retenue fait craindrequ'en certaines circonstances, les pousses flétrissent ou se dessèchent avant que la crue n'arrive.
- Si l'inondation des parcelles de riz ne se fait pas, au moment voulu et en quantité voulue, la récolte est perdue. Or avec le barrage de Talo la proportion des parcelles qui ne recevront plus d'eau augmentera.
- Si la crue arrive trop violemment (si l'eau monte de plus de 3 à 5 cm par jour), les tiges de riz peuvent être submergées et " noyées " (ce terme est employé localement, on parle aussi " d'inondation blanche "). Cela vaut aussi pour d'autres espèces végétales. La production primaire de certains milieux pourrait donc être affectée par le barrage, puisque, d'après notre exploitation des documents hydrologiques, la crue arrivera plus brutalement avec des hausses de l'ordre de 10 cm par jour...
- Si l'inondation des parcelles n'est pas assez durable (2 à 4 mois selon les différentes variétés de riz), les plantes risquent de ne pas atteindre leur maturité, et les récoltes seront affectées ou même parfois totalement perdues. Or le barrage de Talo retarde l'arrivée de la crue mais ne retarde pas la décrue. L'inondation des différents espaces est donc inévitablement plus courte et le risque augmentera sensiblement (les paysans parlent de retrait précoce).
- Pendant l'étiage on craint toujours l'assèchement des mares et chenaux secondaires qui permettent l'abreuvement des troupeaux et la survie d'unefaune piscicole nécessaire à la bonne saison de pêche suivante. Or, avec le barrage de Talo, on peut craindre une baisse des nappes phréatiques à l'aval, et un tarissement plus précoce des points d'eau. Cette hypothèse reste a vérifier. Dans le cas où elleserait validée, il est clair que les activités pastorales et halieutiques seraient affectées pendant l'étiage.
Ces mécanismes d'aggravation des risques pesant sur les cycles biologiques
pourraient entraîer des transformations sensibles et durables des sysèmes de production ruraux. En voici quelques tendances possibles:
On peut arbitrairement différencier les zones inondables en deux catégories : ce que l'on peut considérer comme les "
plaines hautes " et les " zones basses " :
- Les " plaines hautes " subissent une submersion peu profonde (moins de 1,5 m), relativement courte et aléatoire les mauvaises années. Ces zones sont avant tout dédiées à la riziculture et, plus tard dans la saison, broutées par les troupeaux une fois les récoltes terminées.
- Les " zones basses " bénéficient d'une submersion plus profonde, plus durable, et plus systématique même les
années de mauvaise crue. Ces zones sont avant tout dédiées à la pêche et à l'élevage, servant de refuge aux animaux pendant toute la saison sèche (de janvier à juillet).
On peut prévoir que ces différentes zones seront différemment touchées et affectées par les transformations
hydrologiques dues au barrage de Talo.
Les " zones hautes " dont la submersion va devenir plus aléatoire, et de moindre intensité (hauteur et durée), deviendront moins attrayantes pour la culture du riz. Par ailleurs, leur exploitation pour y réaliser des cultures sèches (mils et sorghos) ne sera pas facile, car les terres sont peu favorables à ces cultures, et la submersion leur serait uisible. Enfin la biomasse des pâurages baissera, ainsi que leur capacité de charge, affectant l'élevage. Ces hautes plaines vont devenir globalement moins productives, ce qui risque d'entraîer une désaffection foncière.
Les " zones basses " vont connaître d'autres difficultés. La plus
grande brutalité de l'arrivée des eaux, et l'augmentation consécutive
des risques de noyade de certaines variétés, nous poussent à considérer
1'hypothèse d'une
baisse de la biodiversité et de la productivité de ces écosystèmes
aquatiques. La baisse du niveau moyens des eaux, et de la durée de l'inondation,
nous laisse prévoir une diminution des productions primaires. De plus,
ces zones déjà
fragilisées vont devoir supporter l'afflux des riziculteurs qui se reporteront
inévitablement vers ces zones plus creuses
pour retrouver des conditions d'inondation suffisantes (en hauteur et durée) à la
culture du riz. Ce déplacement des
cultivateurs dans les " zones basses " traditionnellement dédiées à l'élevage
va réduire la surface des espaces
pastoraux. Il faut craindre que les tensions et conflits déjà fréquents
entre ces deux types d'utilisateurs ne s'aggravent encore.
Parmi les formes d'adaptation prévisibles, la mobilité des espaces de production et des producteurs eux même sera
sans doute un atout majeur. Mais le droit foncier et la capacité à la mobilité ne seront pas identiques pour tout le
monde. L'amplitude et la fréquence des déplacements ne seront pas les mêmes selon les ressources convoitées et les
utilisateurs concernés. La mobilité est depuis toujours un fondement essentiel des systèmes de production delta?ues,
mais elle n'en pose pas moins de nombreux problèmes, apportant son lot de tensions et de conflits fonciers.
Recommandations
Les carences que nous avons pu identifier dans la préparation du programme et la légèreté de certaines études sont
d'autant plus inquiétantes qu'un tel barrage en amont de zones inondables menace inévitablement l'abondance des ressources et donc la vie économique et sociale de la vallée. La préparation de ce projet doit donc être reconsidérée : il y faut des études traduisant une véritable expertise et une concertation élargie, et une mise aux "normes actuelles" en matière d'études d'impacts. Il y faut une analyse objective et critique du projet, une évaluation sérieuse de ses avantages et de ses inconvénients, permettant de juger de son intérêt réel et de son degré de priorité dans la politique de développement rural. Deux options seraient alors possibles : abandonner le programme ou choisir de le poursuivre après lui avoir apporté des améliorations importantes.
Dans le cas de la poursuite du programme, il serait important de reconsidérer toutes les alternatives possibles, des solutions techniques plus abouties qui permettraient une meilleure gestion de l'eau (utilisation rationnelle, partage entre les utilisateurs), la réduction des impacts écologiques et une meilleure rentabilité économique. Il faudrait aussi sans aucun doute apporter un soin particulier aux conditions de la participation populaire et de la gestion paysanne des aménagements, question trop souvent négligée. Enfin il faudrait intégrer les problématiques foncières déjà sensibles dans le delta du Niger en ces temps de décentralisation.
Conclusion
La préparation de ce projet de barrage souffre d'énormes carences, comme par exemple l'omission des impacts hydrologiques et économiques sur l'aval, et un bilan économique et social prévisionnel mal assuré. Or nous avons pu vérifier que ce barrage provoquera d'importantes transformations des conditions hydrologiques et hydrographiques (baisse du niveau de l'eau, réduction des surfaces inondées, montée des eaux plus brutale mais plus tardive, inondation plus courte...), et ces transformations auront inévitablement des répercussions sur l'abondance et la répartition spatiale des ressources naturelles. Les systèmes de production ruraux se trouveront affectés et les
populations devront résister (plus que s'adapter) à ces nouvelles conditions de milieux devenus moins généreux. On peut prévoir la désaffection de certains espaces (plaines hautes) dont la submersion sera devenue trop aléatoire pour la riziculture. En revanche, les zones plus profondes feront l'objet de plus vives convoitises avec le besoin d'en renégocier les droits d'exploitation. Les risques de conflits fonciers vont immanquablement êtres augmentés.
Dans ces conditions, scientifiques et techniciens ont le devoir de travailler à fournir des informations vraies, à alerter l'opinion sur les danger qui menacent les sociétés concernées, à mettre en avant les opportunités qui sont offertes. Pour ce faire, dans le cas présent, on ne peut pas se dispenser de collecter les informations hydrologiques et topographiques qui permettront des simulations plus abouties et des prévisions plus fines que celles que nous avons pu produire dans ce travail. Il faudra aussi considérer de près les modalités de la concertation avec les populations concernées, les modalités de la gestion de l'ouvrage et des terres aménagées, les impacts fonciers à attendre.
En son état actuel, ce projet est dangereux.
Références :
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Association des ressortissants de Djenné à Bamako. " Les arguments de Djenné au sujet du projet de Talo ". Document adressé au président de la république. Octobre 1998. 5p.
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SEDES, Projet du seuil de Djenné sur le Bani : Schéma directeur pour le développement intégré de la zone influencée par le barrage. Sedes/Génie rural de Bamako. 1984.
5 Résumé du mémoire de DEA de géographie de M. François GALLIER, soutenu au centre IRD d'Orléans le 12 septembre 2001. Contact: gallierfc@yahoo.fr
6 Initié au début des années 1980, le barrage de Talo faisait partie d'un vaste schéma d'aménagement du Bani, dont l'ouvrage principal devait être le barrage de Djenné (Sedes 1984). Depuis ce schéma a été abandonné et,
inexplicablement, le projet du barrage de Talo a été poursuivi.
7 En hydrologie, la crue décennale sèche désigne la crue faible dont la hauteur d'eau va statistiquement être dépassée neuf années sur dix.
8 En particulier, l'association internationale Cultural Survival s'est engagée contre la construction de ce barrage. Le rapport de l'Université Clark, très critique sur ce projet, insiste sur les risques encourus ; il est disponible sur le site : www.cs.org
9 Il faut en particulier se reporter aux documents du bureau d'étude Agrer de 1987, 1988 et 1997.
10 Désormais, la Banque Africaine de Développement (BAD) devant l'ampleur des contestations a décidé de surseoir au financement du projet jusqu'à nouvel ordre. Pour 1'heure tout est donc figé.
11 Le coût des travaux de première phase est estimé à environ 27 millions de $ US. Retour au texte
12 Agrer, 1997, figure 26 en particulier.
13 Relevés limnimétriques de la direction nationale de l'hydraulique, Brunet-Moret 1986.
14 Ce casier se trouve à environ 20 km au Sud de Djenné sur la rive droite du Bani. Un travail sur une plus vaste zone serait tout à fait envisageable dans les secteurs ainsi cartographiés par l'Office Riz Mopti.
15 Selon une note de réponse du Programme de mise en valeur des plaines du Moyen Bani à l'ONG Cultural Survival de 2001, et utilisant des données SEDES 1984.
16 Toutefois, il faut considérer une somme de facteurs aux interrelations complexes aléatoires, aussi, en matière de prévision des répercussions, on se limite à la présentation de logiques et de dynamiques qui semblent probables, mais toutes tentative de quantification serait pour l'heure illusoire et douteuse.
17 IIMI : Institut International du Management de l'Irrigation Retour au texte
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